Interview Alain Garnier par Myriam #Photographe#

Écrit par Myriam   
Mercredi, 20 Mai 2009 13:34

Lorsque je quitte Alain Garnier, une phrase de Jean-Luc Godard me revient à l’esprit. La photographie, c’est la vérité et le cinéma, c’est vingt-quatre fois la vérité par seconde. Des images se mettent à défiler comme un film dans la tête. Toutes ces images qui  nous accompagnent tout au long de notre vie, nous nous les approprions alors que c’est l’œil d’un autre qui nous les donne… Alain Garnier, sans images mais avec les mots nous parle de photographie, de hip-hop, du regard posé sur les choses et les autres…

Ton nom revient sans cesse sur la naissance du hip-hop en France, parle nous de ta rencontre avec cette culture.

Le point de départ, c’est la vie, la ville. Je photographiais ce que je voyais dans la rue tout simplement. Je suivais des potes et de rencontres en rencontres, je me suis retrouvé à saisir des instants. Mes premières photos du monde hip-hop sont du graffiti et du tag en 1987. Je n’avais pas conscience que les mecs comme Bando (célèbre graffiteur parisien des années 1980-1990) écrivaient une page d’histoire. A l’époque, je prenais surtout des portraits de comédiens inconnus. Les composites n’existaient même pas pour présenter les acteurs dans les castings. 

Quelles évolutions vois-tu entre la fin des années quatre-vingt et aujourd’hui dans la photographie?

Etre photographe, c’est avoir toujours son appareil sur soi. Pour le reste, une bonne photo c’est un bon sujet qui résiste à une rayure, un grain moyen, à plein de paramètres de ce genre. On peut se dire qu’en 1989, la démarche était semblable à celle de quelqu’un qui a un appareil  numérique aujourd’hui. Seul le matériel change, je prenais des photos avec un Fujika ST901 ou un Nikon. L’appareil photographique n’était pas excessivement cher, c’était surtout le développement qui avait un coût financier lourd. 

Le mouvement photographique dans les années quatre-vingt voit la venue d’une narration qui se présente comme un témoignage. Cet aspect mettait en avant le sujet plus que les techniques photographiques, dans quelle idée tu inscris ton travail de l’époque? 


Mon travail photographique sur la culture hip-hop est avant tout un témoignage. Je faisais le moins de planches possibles. Je n’imposais rien aux mecs, aucune directive sur l’attitude ou les poses. Tout ce que je voulais, c’est qu’ils soient le plus naturels possible. Je ne voulais pas d’une image qui imitait les attitudes américaines. Les mecs du début du mouvement hip-hop ne voulaient pas juste ressembler aux américains, ils ont récupéré la liberté de la parole. Il fallait que l’image ressemble à ce fait important. 

Mes premières photos pour le hip-hop sont pour la compilation Rapattitudes. Je connaissais Madj et Mil qui à l’époque faisaient une émission radio : Fusion Dissidente. Ils m’ont fait découvrir le hip-hop avec Run Dmc, Public Enemy, Beastie Boys. Lorsqu’ils m’ont demandé de faire les photos pour la compilation, je n’ai pas hésité. Je savais ce que je devais faire, je venais de la photo de Portrait. Je faisais le truc en espérant qu’ils puissent l’utiliser pour la promotion, je voulais juste être utile.

Avec Nobel et Koper, c’est la même impulsion de départ. Ils m’ont proposé de faire des photos de Mc’s (rappers). Je me rendais aussi compte qu’il était important de montrer une réelle identité de la rue en France. Les américains avaient le son, l’attitude, la variété dans cette culture. Il fallait absolument faire quelque chose pour la scène française. Je me souviens, nous étions quelques photographes à y travailler, Willy, Xavier Denaut, Maï Lucas, Claire Decroix…et un photographe de Marseille pour I am.

Les années quatre-vingt voient l‘avènement des radios libres, de la multiplication des fanzines. Penses-tu que toute cette démocratisation des outils de communication a eu un impact sur ta façon de délivrer un certain regard sur la culture? Mais aussi à l’essor du hip-hop?


Déjà, il n’y avait pas d’Internet, les magazines étaient moins nombreux. La rue, le hip-hop n’intéressaient personne. L’explosion des radios libres… Cela a été une surprise totale. Aucun de nous ne savait que des équipes se préparaient à émettre. Cela peut sembler bizarre aujourd’hui, mais nous ne savions pas que nous pouvions faire de la radio pirate! Les années quatre-vingt, c’est l’explosion de la culture et des médias, de la communication et la diffusion de l’information.

Faire de la photo, à l’époque, c’est faire une école, construire son réseau, c’est d’abord s’inscrire dans un milieu. Une fois dedans, il y a une hiérarchie et vient le problème des personnes qui choisissent les photos qui seront publiées. Le directeur photos qui prétend choisir les meilleures… Pour les professionnels du milieu, je n’étais pas un pro et puis nous n’utilisions pas le même langage.

Vendre une photo ne rapportait pas, c’était plus valable lorsque c’était un sujet. Du genre, on t’envoie à Grenoble faire un sujet sur du hip-hop. Là, on te défraye ton voyage et on te paye les photos. A l’époque, pour payer moins la photo, les magazines prenaient un petit format. De toute façon, l’image n’avait pas la même valeur qu’aujourd’hui. Les photos auraient pu être mieux utilisées. Pour les pochettes de disques, les groupes essayaient d’avoir un regard dessus, donc ça allait, ils contrôlaient un peu l’image. 

Le travail des fanzines de l’époque était nouveau, nous apprenions les maquettes et le travail de mise en page n’en était qu’à ses débuts. J’avais bien aimé bosser avec l’équipe du Rapport de Force (Down with this). Je trouvais que la mise en  page était bonne et les mecs faisaient attention à leurs textes. Il y avait un réel effort pour écouter et comprendre le photographe.

Au balbutiement des médias de la culture hip-hop, la scène Rock Alternatif était la seule à faire des fanzines, ça paraissait logique de le faire comme ça pour nous aussi. J’ai aussi connu l’arrivée du punk en France, mais je n’ai pas de photos de cette scène, ça faisait flic d’avoir un appareil dans le milieu. Et puis, je ne pensais pas que c’était intéressant de prendre les Punks dans le sens ou je ne mettais pas posé la question de l’impact de cette culture par la suite. 

Il y a un engouement pour l’âge d’or du hip-hop, Martha Cooper et ses photos font le tour du monde. Quel regard as-tu voulu poser sur ce mouvement?

Heureusement que certains étaient là pour témoigner. Je ne connais que le résultat de son travail. Il y a d’autres bouquins, où je trouve les photos intéressantes et simples, dans le même genre. Elles ont toutes un dénominateur commun, elles ne peuvent pas être détournées, on voit bien que l’objet de la photo sont les individus. C’est difficilement récupérable.

Je me suis retiré et je suis content de voir que d’autres sont venus et continuent à développer des images dans le hip-hop. J’aime lorsque le photographe reste un mec authentique. Même si je n’aime pas le résultat, je reconnais le travail qu’il a fourni. Je pense aux travaux d’Atget ou Marvil. Leur travail dans les rues de Paris au début du vingtième siècle. Les rues désertes, le temps de pose long qui ne permet pas de fixer les choses en mouvement. Les passants en mouvement et les rues et les immeubles immobiles. Un Paris qui n’existe plus…Les photos son bien cadrées, il y a un beau travail technique, mais je ne suis pas forcément fasciné. Par contre, les mecs qui font du reportage de guerre, c’est super impressionnant. Ils ramènent le détail qui montre toute l’horreur des raisons politiques qui font la guerre. C’est un travail colossal. 

Quelle est la place de la photographie dans ta vie aujourd’hui?

Je n’appuie pas sur le déclencheur de l’appareil en ce moment, mais je prépare des travaux. Etre photographe ce n’est pas avoir l’œil rivé sur son objectif. La photographie, c’est avant tout une question de lumière. C’est de la lumière fixe mais elle peut être aussi animée, je pense au travail vidéo quand je dis ça. 

La photo a pris de l’importance, il y a une injonction de l’industrie de la photo à la rendre accessible à tous. On dit à tout le monde de faire de la photo, de la vidéo. C’est un marché en développement et avec le numérique c’est devenu gigantesque. L’évolution de la photo est une cause du ralentissement d’activité pour un photographe. L’explosion de la multiplication de la photo est un vaste sujet. J’attends de trouver, de voir des signatures personnelles réelles dans les sujets et dans la manière de les proposer. Faire de la photo, c’est faire de la recherche. Aujourd’hui, quand tu es photographe, tu as beaucoup de choses à regarder. Je critique moins aujourd'hui qu’hier, même si je n’aime pas le travail de quelqu’un, je tente de le comprendre.  Une question peut se poser, Doisneau, Cartier Bresson auraient-ils autant d’impact aujourd’hui dans ce flot d’images?  

Et l’art, l’art photographique dans tout ça ?

Tout le monde doit s’intéresser à l’art. C’est une partie de la politique, une certaine propagande. C’est le nerf de la guerre, de la vraie guerre, celle où l’on meurt à cause du système…

Par Myriam  

 

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