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Des plaisirs qui durent longtemps J’avais l’intention de vous proposer pour ce mois de novembre un édito qui parlerait de l’épaisseur des tapis de feuilles mortes, des châtaignes que l’on ramasse en forêt pour, le soir venu, prendre le temps de s’en régaler. J’ai vraiment essayé de vous écrire un texte à l’ironie douce, un plaisir faussement minuscule. Plus je m’évertuais, plus je tuais mon émotion présente à coups de prose littéraire. Car, voyez-vous, il y a au-dessus de la pointe de l’Arcouëst, dans les Côtes d’Armor, l’île nord de Bréhat, paysage brut né d’un cri strident. J’essayai vainement d’écrire un texte poli ; ce que je voulais, c’était crier, ouvrir la gueule et laisser couler une salive amère le long de mes canines, jusqu’au papier. Je hurle pour ressembler à cette côte septentrionale, grondement d’écume précédant le début d’un monde, et contre les prétendus gardiens, à vrai dire des aveugles et des sourds qui, depuis des décennies, filtrent l’accès d’un temple qu’ils osent encore appeler « culture », « art », « savoir ». Ces gens-là, je veux dire leurs projets, leurs discours et leurs fonctionnements collectifs tels qu’ils s’annoncent continûment dans les médias, sont les vigies sans lumière d’un vulgaire bâtiment administratif, édifice si feutré et isolé que même un amoureux du silence y perdrait l’esprit. En général, ils se méfient d’Internet : ils ne nient pas que nos objets hi-tech soient des supports d’informations réellement humanisantes et structurantes, mais ils les jugent inaptes à instaurer la temporalité nécessaire à leur apprentissage, à leur appropriation durable, réfléchie, critique, respectueuse de soi et d’autrui. Je crois qu’uneexpo doit répondre à ces gens-là en gardant l’index tendu vers son questionnement et son pari originaires. Tout individu frappé de passion l’est dans son corps, c’est-à-dire, comme dirait Sartre, depuis sa naissance. Il ne peut donc qu’être habité par le souci et le projet de trouver à l’échelle de sa société les objets de sa vie, quitte à les y mettre s’il ne les voit pas. Or le panthéon de la « culture », des « arts » et du « savoir » a érigé des murs infranchissables entre lui et une bonne partie de notre monde quotidien. Le dieu de ce temple n’a plus de territoire ; il n’est plus rien car son image n’est plus l’allégorie de ce qui, dehors, se met pourtant bel et bien à exister. En se désintéressant notamment de notre relation aux objets hi-tech, en préférant la rabattre sur notre relation avec ce qui est passé et dépassé (c’est par exemple la télévision qui a induit le zapping, pas Internet ; on interdit le téléchargement pour ne pas avoir à s’adapter etc.), on s’ôte toute possibilité de réinstaurer l’enchantement du monde. Mais de notre capacité à créer des images allégoriques de notre environnement dépend notre capacité à nous actualiser comme individus culturels.
Ces propylées d’éditions sur beau papier de poèmes raffinés, savantes dissertations linguistiques, ne me parlent pas du monde nouveau qui se crée ; ils m’impressionnent, assurément. Mais ils me blessent par le silence complice qu’ils entretiennent avec la vox populi qui les tait. Ce sont des Narcisse. Uneexpo croit en l’amour partagé. Nous croyons également que le corps étendu à ses outils de haute technologie peut être le support de nouvelles allégories du monde. Nous parions qu’un contenu numérisé mène à réinventer d’autres manières de vivre des plaisirs qui durent longtemps. Je voulais vous parler des châtaignes que l’on ramasse en forêt… Ce site vous invite à explorer le sens du mot « durée » à partir de votre pratique du surf, à élaborer une notion de la « critique » et de la « pensée » qui soit pertinente à l’ère de la navigation sur réseaux. Si les humains d’aujourd’hui relèvent le défi intellectuel et artistique posé par nos objets technologiques, alors là oui, le monde se remplira de temples magiques où l’homme pourra non pas se souvenir, mais, ne m’en veuillez pas, se sur-venir. C’est que, voyez-vous, il y a au-dessus de la pointe de l’Arcouëst, un cri.
Thomas Demoulin
A voir : le film « Edvard Munch », de Peter Watkins, édité chez Doriane Films Lien vers le site du cinéaste et critique des médias : http://pwatkins.mnsi.net/
A lire : le feuilleton de Frédéric Mercier sur www.dvdclassik.com/Critiques/encyclopedie-historique-rossellini-dvd.htm « Rossellini, alors qu'il était une star et une institution du 7ème art, a tout sacrifié dans les années 60 et 70 pour pouvoir se mettre au service des gens. Au lieu de continuer à oeuvrer dans une industrie italienne, alors en plein essor, Rossellini a utilisé la télévision pour offrir des programmes didactiques dans le seul but d'instruire et de communiquer à chacun les grandes informations de notre passé commun. » F. Mercier
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